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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 17:11

1975

1975

L'été des superstars

par Elisabeth Schemla, mis à jour le 30/10/2002 - publié le 25/08/1975

 

Deux chanteurs, deux seulement, connaissent chaque soir, dans les tournées de l'été, le triomphe absolu: Johnny Hallyday et Claude François. Un règne, pour l'un et pour l'autre, de plus de dix ans. Soir après soir, Elisabeth Schemla a regardé fonctionner ces étranges mécaniques...

 

Chaleur, sueur. Electrochocs lumineux, sonos hystériques, mecs et minettes électrisés. Poussière, fumée, odeurs fauves. Des milliers de kilomètres à 200 à l'heure, des nuits nerveuses et alcoolisées, des aubes déboussolées, des jours à volets clos. Et puis, chaque soir, une heure de triomphe. Absolu.

Une heure que Johnny Hallyday et Claude François sont seuls à connaître dans ces arènes, théâtres de verdure et chapiteaux qui deviennent, pendant les vacances, les temples du culte music-hallien. Les vedettes - Lama, Sardou, Vartan, Lenorman, Clerc - remplissent les salles et remportent des succès. Mais les deux stars, elles, déchaînent les passions et provoquent les bagarres. Deux blessés graves, dont un policier, à Thonon-les-Bains, en juillet, pour Johnny Hallyday; six blessés, trente jeunes gens interpellés à Marseille, quelques jours après, pour Claude François. Entre ces dieux - que tout oppose - et leurs fidèles - qui se haïssent - c'est l'amour fort. Insensible aux modes et aux tentations, Johnny règne sur les cœurs depuis seize ans, Clo-Clo depuis treize. Avec un art consommé.

Ce qu'ils ont chanté cet été

Claude François a fait hurler les foules avec ses trois super tubes, Le Mal-Aimé (1974), Le Téléphone pleure (1974) et, dernier en date, Le Chanteur malheureux. Quant à Johnny Hallyday, il a résolument plongé dans le réservoir des bons vieux rocks des années 60: Da Dou Ron Ron. Tutti Frutti. II a eu la grande habileté de ne pas interpréter en scène son tube de l'été 75, Lovely Lady (427 800 disques vendus à la date du 21 août).

Il est 18 ou 19 heures quand Claude François arrive devant l'école d'Hyères, baptisée pour la circonstance Théâtre aux Etoiles. Pour quelques instants encore, il offre ce visage souriant qu'affectionne la télévision. Mais, au moment précis où commence la répétition, le masque gentillet tombe. Le sourire disparaît, l'humour devient cruel, le chanteur laisse la place au «patron», irascible, maladivement exigeant, assoiffé de perfection. «Je déteste les artistes qui se moquent du public. Ou qui ont peur de l'affronter. En tournée, on ne triche pas. Les gens qui nous ont vus sur l'écran, qui nous écoutent à la radio, viennent à notre rencontre. II faut être à la hauteur.»

Moulé dans un jean et un tee-shirt qui paraissent tout droit sortis d'un grand couturier, nerveux, fébrile, Claude François - comment l'affubler alors du célèbre diminutif? - foule la scène, tâte les planches, prend possession de cet univers d'un soir dont il fera bientôt son univers. Il est impressionnant de connaissances techniques. Il fascine par son intransigeance: «Les répétitions ne sont pas un luxe mais une nécessité. Elles font partie du spectacle. Chaque soir, la disposition des gradins ou des chaises, la grandeur de la salle, la nature des matériaux employés - ciment, pierre de taille, plastique - changent les données de la représentation.»

Ne laissant rien au hasard, endossant toutes les responsabilités - «Je ne fais confiance à personne d'autre qu'à moi-même» - il vérifie l'emplacement des micros, règle l'éclairage et les sonos, reprend un musicien, change un tempo, descend dans la salle, peste: «Le son, putain, le son... C'est moi qu'on vient entendre, pas l'orchestre!», remonte sur scène, exécute un pas avec les Claudettes encore vêtues, ne se résout pas à partir. Les premiers spectateurs pénètrent dans l'enceinte, qu'il est encore là, homme-orchestre, dévoré par l'angoisse de l'échec et la volonté de réussite. Enfin, il entre en loge.

A ce moment-là seulement, Johnny Hallyday quitte, nonchalant, son hôtel. Personnage fait de décontraction, de détachement. Le jean et les bottes sont américains, la chemise est sportive, l'allure calme. On dirait qu'il s'en va faire des courses au magasin du coin, pas du tout qu'il est attendu, lui aussi, par des milliers de fans. Il reste silencieux, grillant gitane sur gitane, mordillant ses ongles. Lorsque Hallyday pénètre dans sa loge, la première partie du spectacle est déjà commencée. Avec lui, pas de répétitions. «Inutile. Je sais ce que j'ai à faire, et chaque soir je m'adapte au public, qui n'est jamais dans le même état d'esprit.» Cette improvisation pourrait passer pour de l'indifférence. C'est faux. Hallyday fait confiance à son instinct. En attendant de monter sur scène, il va et vient, plaisante avec les copains ou, prostré sur une chaise, le regard vague, se repose et, sans doute, se concentre.

Autour de lui, très peu d'objets: le costume de scène, une mallette contenant quelques produits de toilette, une laque pour les cheveux, un crayon et un fard à yeux. Il se prépare en quelques minutes. Le scénario, car c'en est un aussi, exalte ses adorateurs. En arrivant à la dernière minute - ils connaissent sa voiture et la repèrent de loin - il les bluffe et les chauffe. Cette facilité dans le travail, dévoilée avec modestie, force leur admiration. Avec talent et naturel, on pourrait presque dire: malgré lui, Hallyday démythifie l'artiste pour mieux entretenir le mythe.

A l'inverse, Claude François perpétue la tradition de la superstar. II y emploie des dons innés. Sur l'autel - la table de maquillage - sont dressés les laques, fards, ampoules, déodorants, collyres, parfums, huiles, peignes, inhalateurs qui vont permettre les mutations successives: «Il ne doit rien y avoir de commun entre l'homme que je suis dans la vie et l'artiste qui s'exhibe sur scène. Le public a besoin de rêve. Et le rêve débute avec l'apparence physique.» Cheveux soyeux, yeux maquillés, cils recourbés, ombres et lumières sur le visage parfaitement rasé. Préparation minutieuse, minutée, qui s'achève par quelques mouvements de gymnastique «pour augmenter le rythme cardiaque avant de danser. Autrement, je ne tiendrais pas le coup, l'effort serait trop violent.» Les gens se bousculent pour l'apercevoir dans sa loge. II fait intervenir ses gorilles: il ne veut pas être vu, pas avant l'heure H.

C'est l'entracte. Le public trempe déjà dans un bain d'hystérie collective, exaspéré par les premières parties insipides. Des policiers, gourdins à la ceinture et, parfois, chiens policiers en laisse, patrouillent et cherchent à canaliser la foule. Les nerfs et les muscles sont hypertendus. Des cris, le bruit des trépignements parviennent jusqu'aux loges. Souveraines, les idoles laissent monter l'excitation. Salves de sifflets, vagues de «Johnny, Johnny», «Clo-Clo, Clo-Clo» scandés à l'unisson.

Les fauves sont lâchés

Certains entractes durent une heure. Mais jamais une minute de trop. Avec un flair infaillible, les deux hommes sentent l'instant précis où la salle risque de basculer dans la colère. Cela aussi fait partie de la mise en scène. Johnny Hallyday avale de l'eau minérale, Claude François un whisky et des vitamines C. Dans un instant, les fauves seront lâchés. Les musiciens attaquent. Minutes interminables, soigneusement chronométrées.

Vêtu d'une longue cape argentée, Hallyday entre en scène posément, tandis que Claude François, costume argent et paillettes rouges, bondit sur les planches, aussitôt entouré des Claudettes, dénudées et scintillantes. Le premier chante du rock; le second, ces chansons populaires qui font les beaux jours des hit-parades. On aime ou on est allergique. Le public, lui, adore. Dès le premier quart d'heure, les barrières de protection devant la scène sont escaladées ou emportées. On se piétine, on se bouscule pour voir l'idole de plus près. Au fur et à mesure que la tension monte, les fans se font plus hardis.

Ils escaladent la rampe, se pendent au cou du chanteur, le griffent, l'écrasent, le mordent, l'embrassent à pleine bouche, essuient sa sueur qu'ils emportent, attendris, dans leurs paumes. Les gardes du corps font le coup de poing, traînent filles et garçons par les cheveux derrière la scène ou les rejettent dans la foule. Un grand écart de Claude François sous lumière psychédélique, et les filles se pâment. Un «waow» triomphant et charmeur de Hallyday, et les garçons s'égosillent.

Quand Clo-Clo entame Le Chanteur malheureux, des visages de tragédie grecque le supplient d'être heureux et des minettes en folie lui crient, bras tendus: «Je t'aime, oh! que je t'aime!» Quand Johnny s'approche du bord des planches, des mains s'agrippent à son pantalon, montent le long de ses cuisses et cherchent à le happer. Quelques mouvements de son bassin, la foule est en extase. Le torse nu de Clo-Clo, toréador victorieux, le peuple jouit.

Les idoles laissent faire, et les spectateurs se laissent manœuvrer par des mains de maîtres. La séduction va crescendo. Les deux hommes enchaînent chanson sur chanson, sans laisser aux fans le temps de respirer. Juste celui de hurler. Ils sont en sueur, leurs chemises collent à leurs torses. Ils sont beaux, sublimes, éternels. Le public, électrique, vibre, résonne, renvoie les ondes qui émanent de l'idole, ils s'aiment, ils font l'amour ensemble. Quand les dieux se retirent, il n'y a pas d'applaudissements. Mais une foule hagarde, qui a épuisé toutes ses ressources sensorielles en soixante minutes. Pour cette heure de bonheur rarissime, elle offrira, en retour, des années de fidélité.

Chaque soir, pendant cette tournée, Johnny Hallyday et Claude François confortent ainsi leurs adeptes et initient des néophytes. «Regarde la salle, dit Hallyday. Devant, il y a les 15, 20 ans. Mais, derrière, ils ont la trentaine, comme moi. Ils me suivent depuis ma première chanson.» Les anciennes minettes de Claude François laissent, elles aussi, les premières places aux jeunes, mais elles viennent avec leurs rejetons, déjà conditionnés à la "cloclomanie".

Etonnant phénomène. Depuis 1958, la France a changé. Or, figées dans leur mythe, les deux stars ont traversé la fin de la guerre d'Algérie et Mai 68, insensibles aux bouleversements sociaux ou psychologiques. Mieux, elles renouvellent sans cesse leur clientèle, en restant telles qu'en elles-mêmes... Cet été, Johnny Hallyday a retrouvé la coupe de cheveux et le style de ses débuts. Claude François, après une interruption de six mois, a rechargé ses accus et se désarticule comme un jeune homme de 20 ans.

L'explication ne peut pas tenir uniquement dans la prodigieuse mise en scène des spectacles. Sobre, chez Hallyday, qui se contente aujourd'hui de foulards lancés au public et de quelques déhanchements suggestifs; délirante, chez Claude François, qui exploite toutes les ressources du maniement des foules: lumières, couleurs, jets de chemises, de peignoirs, de boutons de manchettes, feux d'artifice et lâchers de ballons, sans oublier les sexy Claudettes, noires, brunes, blondes et rousses. Elle ne réside pas non plus dans le seul "métier". Certes, il faut avoir vu Johnny se faire loup et puma, souriant et sauvage, bestial et carnassier; Clo-Clo engueuler le public, maudire ses machinistes, insulter ses musiciens dans un numéro mi-sincère, mi-composé, digne des plus grands comédiens, pour comprendre ce que peut être leur autorité sur des fans en liesse.

Mais cela ne suffit pas. En fait, la réponse se trouve dans le public lui même. Hallyday rallie de plus en plus loulous, zonards, jeunes apprentis, ouvriers et ruraux poussés dans les banlieues bitumées ou les campagnes désertées. Marginaux, rebuts d'une société qu'ils ne peuvent contester que de façon primaire, par la violence brute. Déshérités qui n'ont pas encore goûté à la société de consommation alors même qu'elle est déjà condamnée. Et quand Johnny dit: «Je ne comprends pas qu'on vienne à mon spectacle pour se battre», il oublie l'image qu'il donne de lui-même. Pour son public, les années ne l'ont pas assagi. Il reste la grand copain casse - cou, bagarreur, amateur de vitesse, d'autos et de motos. Un double qui a su se faire accepter et réussir. Ses fans agissent avec virilité. Prêts à la castagne pendant le spectacle, ils ne le pourchassent pas dans sa vie privée, l'estiment pour avoir, contre vent et marée conservé sa femme et protégé son fils. Et, s'ils le suivent après le spectacle dans le restaurant où il va dîner, c'est pour l'aborder gentiment et discuter «relax».

Rien de tel avec Claude François, idole des femmes de 2 à 92 ans. Sa blondeur, son sourire, sa gentillesse, sa vitalité les enchantent. Cet homme-là n'est pas celui qu'elles côtoient depuis l'enfance. Il a l'air doux, tendre, il chante ses états d'âme avec sincérité, ses amours contrariées, ses bonheurs naissants. II aime les enfants - d'où la réussite de l'inévitable Le téléphone pleure - il s'entoure de femmes qui n'ont pas l'air de s'en plaindre. Un romantique et un prince charmant. Pour les midinettes, Claude François est un rêve inaccessible, un idéal masculin unique en son genre. L'espoir tabou que leur éducation les a conduites à caresser. D'où les passions qu'il suscite.

On a déjà beaucoup parlé des admiratrices plantées en permanence devant son domicile parisien. On sait moins qu'elles le suivent partout où il va. Elles viennent en stop, se privent de manger et de dormir. Elles l'assiègent, l'idolâtrent. Amour exclusif: «Jamais je n'aurai d'amant. Clo-Clo est mon roi. Je lui voue ma vie comme une religieuse à Dieu.»

«On ronge son os»

Elles se laissent aller au pire fétichisme: quand il a quitté sa loge, elles ramassent les Kleenex usagés, reniflent ses chaussettes, son slip, son costume de scène. Elles s'enivrent de ses odeurs. Elles conservent comme une relique un bout de tissu trempé de sueur. Pour lui, elles ont quitté l'école et leur famille. Certaines font la manche, d'autres se prostituent, «mais sans le tromper». Quelques-unes, désespérant de l'avoir, se suicident. Une fan qui a réussi à se faire embaucher dans son entreprise raconte comment elle se précipite, avec ses copines, sur les restes de ses repas. «On boit dans son verre, on ronge son os, on s'arrache les haricots verts que sa fourchette a effleurés...»

Lucide - «Ces filles sont là, je n'y peux rien. J'accepte avec fatalisme, c'est mon côté oriental» - Claude François se montre pourtant ambigu. On ne peut pas dire qu'il encourage cette hystérie, mais il se prête au jeu. Toujours au nom du sacro-saint principe du star-system. Il distribue baisers, sourires, et petits mots gentils. Alors que Hallyday, à la sortie du spectacle, fonce dans la foule pour lui échapper, Clo-Clo, à l'arrière de sa voiture, agit selon un rite bien huilé. Il fait baisser les vitres, prête son visage aux bouches dévorantes, ses mains aux doigts agrippeurs et jette des paquets de photos dédicacées, préparées d'avance. Bains de foule qui ressemblent à une drogue, qui le rassurent.

Et comme elles ont besoin d'être rassurées, ces idoles! A 32 et 36 ans, le succès seul ne leur suffit plus. Il y a trop longtemps que Johnny Hallyday et Claude François mènent ce cirque, tambour battant. Des chansons nouvelles, mais toujours les mêmes salles, les mêmes problèmes, les mêmes villes que l'on traverse et qu'on ne voit pas. La lassitude gagne. Pernicieuse. Certains soirs, Hallyday a l'air de s'en foutre. Il gratte sa guitare mécaniquement, chante mécaniquement. Au bout de quelques chansons, il quitte la scène. Il en a marre. A Port-de-Bouc, il y a quinze jours, sous un chapiteau étouffant, il a failli s'effondrer sur les planches. L'air était épais comme la poix, la vapeur dégoulinait du toit. II ne pouvait plus respirer, il a tenu bon. Mais, dans sa loge, affalé sur une banquette, les yeux vitreux, le souffle court, il murmurait: «Tout ça pourquoi, pourquoi? Ah! j'en ai marre».

Physiquement, il épaissit. Moralement, il se laisse gagner par le doute. Alors, il décide de tout plaquer. En septembre, il partira pour les Etats-Unis, avec Sylvie et David. Il y restera un an. Peut-être moins, peut-être plus. «En tout cas, j'oublierai Johnny Hallyday. Je serai monsieur tout le monde, je vivrai comme n'importe qui. Et je ferai de la musique...» L'idole vieillit, mais vieillit bien. Avec sagesse.

Vidé, désespéré

Sage, Claude François ne l'est pas. Sa performance physique est épuisante. Mieux qu'aucun autre, sans doute, il sait l'angoisse d'après le spectacle, lui qui avoue: «Le cinéma que je fais sur scène, ce n'est rien à côté de celui qui suit.» Ivre de sons, de lumières et de fureur, il passe chaque nuit deux ou trois heures à récupérer. Il est prêt à tout quand il sort de scène, galvanisé, électrisé. Il trépigne, se cogne la tête contre les murs, casse des objets, bouscule ses collaborateurs. Les traits tirés, les cheveux collés au visage, il passe de longs moments en transes, qui le laissent ensuite vidé et désespéré. Pour durer, il a besoin de la présence rassurante de ses fans, de ces onguents, de cette malle de médicaments qui le suit partout, de tous ces objets du culte qui peuplent ses nuits possédées. Mais jusqu'à quand tiendra-t-il? A l'aube, deux hommes usés sortent des derniers restaurants ouverts. Ils viennent de prendre leur seul vrai repas. Ils ont bu beaucoup d'alcool. Johnny Hallyday sombrera dans un sommeil plombé. Claude François connaîtra la peur nocturne. C'est l'heure où les rêves qu'ils suscitent se retournent contre eux.

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